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Introduction

Dans le contexte d'un programme de recherche visant à évaluer l'impact des politiques et des programmes gouvernementaux orientés vers l'accès à Internet et l'appropriation des technologies de l'information et de la communication (TIC) au Québec et au Canada, nous avons choisi de décrire de manière compréhensive l'organisation et le travail de l'organisme québécois Communautique depuis ses origines. Avant de présenter le portrait de cet organisme communautaire, une courte mise en situation s'impose.

Depuis le début des années 1980, la présence des technologies de l'information et de la communication - et plus particulièrement d'Internet à partir de 1995 - s'est avérée toujours davantage prégnante en Amérique du Nord, en Europe et dans l'ensemble des sociétés industrielles. Alors que, dès cette époque, de nombreux gouvernements à l'échelle mondiale, tel le gouvernement fédéral canadien, avaient déjà fait de l'implantation des TIC une de leurs priorités, de nombreux débats sociaux ont émergé, surtout dans la décennie suivante, quant aux capacités de changement social effectif que l'on pouvait attendre de ces technologies1. Certains penseurs optimistes y avaient vu une occasion de revitaliser le tissu social des collectivités, attribuant à ces technologies la capacité de créer de nouvelles formes de liens entre individus (Rheingold, 1993). Elles avaient aussi été considérées comme un vecteur de changement susceptible d'entraîner le passage vers une nouvelle forme d'économie dite informationnelle, synonyme de progrès aux dires de ces nouveaux penseurs utopistes. A contrario, et simultanément, de nombreux acteurs et groupes sociaux ont questionné les conditions dans lesquelles le passage à cette « société du savoir » – ou encore, à une « économie de l'information » – était envisagé par les gouvernements. N'y avait-il pas là un risque que les soi-disant bienfaits des TIC ne profitent qu'à un certain nombre d'individus ou de groupes déjà privilégiés ? En même temps, plusieurs acteurs sociaux critiques considéraient d'un œil favorable le potentiel démocratique de ces technologies susceptibles de stimuler la participation citoyenne, d'où l'intérêt manifesté par certains groupes communautaires québécois pour l'appropriation sociale des technologies.

L'informatisation des groupes communautaires débute au cours de la deuxième moitié de la décennie 1980, avec l'amorce de la diffusion grand public des micro-ordinateurs et l'avènement des premiers programmes canadiens de financement qui permettent l'acquisition d'équipements et l'organisation de formations. Ces programmes sont toutefois très ciblés, ne considérant pas ou peu l'action communautaire. Au Québec, Internet ne devient vraiment accessible à la population en général qu'au début de la décennie 1990, avec l'ouverture des réseaux techniques, jusque-là réservés d'abord au monde des affaires et de l'éducation, vers des publics élargis. Ainsi, le Réseau d'informations scientifiques du Québec (RISQ), créé en 1988, constituait une infrastructure informatique complètement dédiée au milieu académique. En 1990, le RISQ2 se lie avec des fournisseurs d'accès à Internet des États-Unis, marquant l'arrivée d'Internet au Québec. En 1994, on ne comptait encore qu'une poignée de fournisseurs d'accès à Internet à Montréal. Parmi ceux-ci, Communications accessibles Montréal (CAM) était le seul organisme à but non lucratif (OBNL) à vocation éducative. Par ailleurs, les orientations politiques québécoises et canadiennes concernant les TIC au début de la décennie 1990, étaient essentiellement dirigées vers l'industrie et l'entreprise privée. Au Québec, on constatait un retard important du point de vue de l'accès à Internet par rapport au reste du Canada. Les quelques programmes gouvernementaux québécois de l'époque visaient avant tout le branchement des entreprises et des individus, tandis que le branchement du milieu communautaire n'était pas considéré comme une priorité.

Pourtant, l'un des principaux enjeux sociaux et politiques lié à l'appropriation des technologies demeurait leur démocratisation dans l'ensemble de la société. Pour être capable de bénéficier collectivement de ces technologies, il fallait à la fois rendre accessibles les infrastructures nécessaires, mais aussi posséder l'équipement qui, d'un point de vue individuel, demeurait onéreux. Vers 1995, au Québec, tout un pan du mouvement communautaire et de l'économie sociale se donnait alors pour mission d'aller de l'avant et de s'impliquer dans la lutte contre ce qu'on appelait déjà la « fracture numérique », c'est-à-dire le fossé existant entre d'une part, ceux qui possèdent et utilisent les nouvelles technologies, et d'autre part, les laissés pour compte3. Dès lors, la question de l'accès à la nouveauté technologique constitue un point chaud dans les débats politiques. À cette époque, les groupes communautaires défendent le droit d'accès pour tous, y compris les plus démunis, tandis que les gouvernements appuient plutôt des projets provenant majoritairement du secteur privé.

Communautique, un projet de la Puce communautaire4 et de l'Institut de coopération pour l'éducation des adultes (ICÉA)5 voit le jour en 1995. Ses premières contributions sont clairement d'ordre politique et s'inscrivent dans les débats de l'époque. Communautique souhaitait souligner les disparités au Québec du point de vue de l'accessibilité aux TIC. Les technologies apparaissaient surtout présentes dans les grandes villes (Montréal, Québec), et jusqu'ici réservées à des individus instruits et financièrement à l'aise. Ces inégalités risquaient même de se creuser rapidement étant donné la rapidité du changement technologique en informatique : L'accès aux équipements, bien qu'important, ne constituera pas le principal obstacle, car les entreprises ont intérêt à élargir cet accès afin de commercialiser leurs produits. Le danger réside davantage dans la création de deux types d'inforoutes: une pour les mieux nantis via le micro-ordinateur offrant toutes les possibilités de communication interactive, et une autre pour la population en général via la télévision et qui sera axée surtout sur la consommation et le divertissement6.

En 1996, le gouvernement du Québec organise le Sommet de l'économie et de l'emploi, au cours duquel l'État reconnaît le rôle des organismes communautaires et des entreprises d'économie sociale dans le développement social, politique et économique du Québec. Le soutien du gouvernement à l'économie sociale et au mouvement communautaire apparaît comme une voie prometteuse, une « invitation à repenser les rapports entre l'État, le marché et la société civile » en favorisant l'entreprenariat collectif (Lévesque, Mendell, 1999). Le projet Communautique fait partie des projets soutenus par le Chantier de l'économie sociale, ce dernier étant l'un des nombreux secteurs d'activités présentés au cours du Sommet de 1996. Le projet Communautique est alors appuyé par la ministre des Communications de l'époque, Madame Louise Beaudoin. Une conférence de presse eut lieu et un communiqué fut diffusé pendant le Sommet afin de confirmer cet appui7.

C'est dans ce contexte social et politique que se situe la naissance du projet Communautique. Il va de soi que ce projet trouvera ses bases financières au-delà des programmes fédéraux de financement8, et qu'une analyse de l'organisme né de ce projet suppose que l'on considère à la fois les orientations politiques québécoises et fédérales qui ont soutenu son action9.

Le travail que nous présentons ici est une monographie descriptive dressant un portrait sociologique de Communautique. Nous aborderons cette description compréhensive à partir de trois dimensions d'analyse. Tout d'abord, nous présenterons la genèse de l'organisme en décrivant les origines du projet initial, les partenaires impliqués, la mission et les objectifs déclarés. En second lieu, nous décrirons le mode d'organisation et le fonctionnement de l'organisme, de ses statuts et règlements jusqu'à ses stratégies de développement et ses sources de financement. Enfin, dans un troisième chapitre, nous dresserons un portrait des champs d'activités de Communautique : formation, recherche, représentation publique, réseautage et support technique. Tout au long de ce rapport, nous tenterons de dégager les étapes significatives du développement de l'organisme : sa création et son autonomisation juridique, sa reconnaissance publique et l'atteinte d'une certaine légitimité institutionnelle. Nous conclurons cette monographie par une courte description des tendances marquant les orientations futures de l'organisme. Ce travail fournira aux membres du Canadian Research Alliance for Community Innovation and Networking (CRACIN) une connaissance approfondie de Communautique, organisme communautaire marqué par l'innovation tant au niveau de son organisation qu'à celui de ses champs d'activités.

Table des matières
1. Genèse de Communautique

Notes

1Philippe Breton (1997) propose une synthèse des débats qui ont surgi autour de la diffusion massive des TIC dans plusieurs pays, questionnant notamment les implications sociales du nouveau paradigme informationnel.

2Réseau d'informations scientifiques du Québec

3Dans la littérature anglophone, on parle du Digital Divide qui sépare les have et les have not.

4Nous utilisons invariablement la Puce communautaire et la Puce pour désigner cet organisme.

5L'ICÉA avait alors pour nom : Institut Canadien pour l'Éducation des Adultes.

6L'Inforoute québécoise - Un espace de création, de liberté et de partage. Mémoire déposé par l'Institut canadien d'éducation des adultes à la Commission de la Culture sur les Enjeux du développement de l'Inforoute québécoise, préparé par Francine Pelletier et Lina Trudel, le 13 septembre 1996.

7Source : « La Culture et les Communications au Sommet. Plus de 106 millions de dollars d'investissements et plus de 1 700 emplois annoncés », communiqué du Ministère de la Culture et des Communications, Montréal, le 31 octobre 1996. [Consulté en janvier 2006]

8On peut signaler qu'à ce moment, le gouvernement du Québec avait rapatrié le programme de formation de la main d'œuvre, jusqu'alors géré par le gouvernement fédéral (1995).

9Cette question du financement fera l'objet d'un second rapport. Dans ce second document, nous présenterons une description détaillée des projets de Communautique ayant été soutenus par les programmes québécois et canadien de subventions. Une analyse des relations entre ces projets subventionnés et les programmes et politiques gouvernementaux, y sera menée, sous l'angle d'un double accommodement des finalités de l'organisme situé à l'interface (parfois contradictoire) d'une offre gouvernementale de programmes de subvention et d'un souci de vouloir répondre à une demande sociocommunautaire.

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