
Vous êtes ici : Accueil » Réflexion et enjeux » Internet citoyen et démocratie » L'Inforoute québécoise » 1. L'accessibilité au centre des enjeux
Dans nos sociétés où l'accès aux savoirs devient le principal facteur de croissance et de réussite sociale, il est certain que les individus et les organismes qui pourront accéder et maîtriser les nouvelles technologies de l'information et des communications jouiront d'avantages considérables.
«L'accès à l'autoroute de l'information peut s'avérer être, non pas uniquement une question de privilège ou de position dans la société, mais bien une habileté fondamentale pour fonctionner dans une société démocratique. Il peut devenir le facteur déterminant le niveau d'éducation des personnes, le type d'emploi qu'elles pourront occuper, la formation qu'elles seront susceptibles de recevoir si elles perdent leur emploi, et [le facteur déterminant] la capacité des individus d'accéder à l'information gouvernementale ou aux débats sociaux fondamentaux les affectant.»1
La question de l'accessibilité se retrouve donc au coeur des enjeux. L'universalité d'accès à coût abordable pour tous les citoyens, au même titre que pour le téléphone ou l'électricité, s'avère une première condition incontournable permettant le partage des retombées du progrès technologiques. À cet égard, tous les pays industrialisés s'entendent sur la nécessité d'assurer un accès universel à tous les citoyens.
Cette question porte cependant une triple injonction: en plus d'assurer l'accès aux équipements, il importe aussi de garantir l'accès aux services non seulement à titre de consommateur mais aussi à titre de producteur et de diffuseur de contenus.
Les études réalisées aux États-Unis et ici révèlent que l'accès à l'inforoute est actuellement l'apanage des gens instruits disposant d'un haut revenu. Au Canada, parmi les 25% de foyers disposant d'un micro-ordinateur, seulement le quart d'entre eux possèdent un modem, et ceux-ci ont un revenu moyen de 60,000 $. Au Québec, l'étude récente du Réseau inter-ordinateurs scientifiques québécois (RISQ) indique que 85% des internautes québécois sont des hommes dont 35% dispose d'un revenu familial de 60,000 $. De plus, ils auraient effectué des études universitaires dans une proportion de 56% et les deux-tiers d'entre eux habiteraient Montréal ou Québec.
L'accès aux équipements, bien qu'important, ne constituera pas le principal obstacle, car les entreprises ont intérêt à élargir cet accès afin de commercialiser leurs produits. Le danger réside davantage dans la création de deux types d'inforoute: une pour les mieux nantis via le micro-ordinateur offrant toutes les possibilités de communication interactive, et une autre pour la population en général via la télévision et qui sera axée surtout sur la consommation et le divertissement.
C'est en regard de l'accès aux contenus et aux sites les plus pertinents, au chapitre de l'information et des savoirs utiles au travail, aux études et à la prise de décisions que les clivages les plus importants vont se produire. À cet égard, trois phénomènes nous apparaissent inquiétants: la multiplication des sites à valeur ajoutée payants, l'émergence des micro-transactions et la concentration croissante des fournisseurs de contenus et d'accès à l'inforoute.
Les sites à «valeur ajoutée» - où l'information peut être archivée, traitée, analysée et organisée- deviennent de plus en plus payants et ce, à des coûts prohibitifs pour les individus et les organisations à revenus modestes. Ainsi, de nombreux sites à «valeur ajoutée» accessibles via Internet exigent désormais des frais d'abonnements allant de 7 à 25 $ US par mois s'y ajoutant en sus une facturation à la page ou au document consulté ou au paragraphe imprimé.2 Au Québec, l'entreprise Cedrom-SNI, qui a bénéficié du soutien du Fonds de l'autoroute de l'information, impute des frais d'inscription de 50 $ et exige 10 $ par mois pour l'accès à ses services, des frais mensuels pouvant atteindre 25 $ par mois s'ajoutent ensuite pour la consultation de différents journaux, 25 $ supplémentaires sont nécessaires pour accéder aux services d'information économique et finalement, des frais supplémentaires sont facturés pour les recherches et l'impression de documents.
À cet égard, Bill Gates, dont on ne peut ignorer les visées, ne rêve-t-il pas d'une autoroute où les postes de péages se multiplieraient et où l'on nous vendrait l'information, la connaissance et le patrimoine culturel par tranches et au kilo-octet. Soulignons, à titre d'exemple, l'achat récent des droits de reproduction électronique par Microsoft de tous les grands fonds d'archives photographiques pour les commercialiser sur Internet. Le magazine Newsweek indiquait que «le patron de Microsoft a créé la nouvelle société en 1989, sous le nom d'Interactive Home Systems (devenue aujourd'hui Corbis), avec l'ambition de devenir rien de moins que le premier fournisseur mondial d'art via Internet. [...] Corbis lorgne aussi le marché grand public, en pleine expansion. Parmi les clients potentiels, des écoliers qui navigueraient sur le site Corbis sur le Web, cliquerait sur la photo ou le tableau choisi et paierait pour son utilisation dans leur exposé en cours.»3
D'ailleurs, les projets de monnaie électronique se multiplient, projets dont la plus petite dénomination ne sera pas le cent, mais le dix millième ou le cent millionième de dollar: le nanodollar. Ces projets, en expérimentation sur Internet, rendront possible le paiement pour la consultation ou l'impression d'une «page-Web», d'un paragraphe, d'un texte ou d'un document; ces micro-transactions paveront la voie à la commercialisation et à la marchandisation de l'information, de la connaissance et du savoir. Ce marché représenterait plusieurs centaines de milliards de dollars. L'attribution d'une signature électronique à tous les citoyens et citoyennes apparaît dès lors comme une condition préalable ou à tout le moins facilitant la mise en place de tels systèmes.4
D'autre part, les mouvements de fusion et de concentration des entreprises n'affecteront pas que les contenus. Certains signes nous laissent craindre, dès à présent, qu'on assiste aussi à la mise en place de consortiums qui contrôleront aussi l'accès aux inforoutes. La concurrence entre les multiples fournisseurs d'accès à la galaxie Internet (compagnies de téléphone, de câblodistribution, fournisseurs de service indépendants, etc.) assurent présentement un accès complet à l'ensemble des services disponibles sur Internet qu'il s'agisse de courrier électronique, de «conversations en temps réel» (chat), de groupes de discussion, du World Wide Web, de Telnet, de FTP (File Transfert Protocol), etc. Cependant, l'histoire passée -tout de même assez récente- de la câblodistribution nous enseigne que, malgré toutes les promesses de démocratisation qui ont été faites à l'époque, et qui ressemblent étrangement à l'avenir qu'on nous fait aujourd'hui, l'absorption des petites entreprises de câblodistribution a débouché sur la création de quasi-monopoles régionaux contrôlant l'offre de services aux usagers.
Certains signes pointent à l'horizon qui laissent présager que l'histoire est en voie de se répéter. Ainsi, chez nos voisins du Sud, on assiste à l'achat de fournisseurs de service Internet indépendants ( certains d'entre eux comptaient entre 3,000 et 100,000 abonnés) par d'autres entreprises qui visent à se tailler une place comme fournisseurs de services régionaux. Certains de ces fournisseurs indépendants croient qu'il ne vaut même plus la peine de procéder à des investissements à court terme puisqu'ils seront éventuellement racheter par MCI, AT&T et Time Warner.5 Plus près de nous, le mouvement de concentration est aussi amorcé. «Depuis décembre 1995, plus d'une vingtaine de fournisseurs de tout acabit ont été courtisés par des entreprises souhaitant profiter de leurs expériences et de leur clientèle pour démarrer leur service au Québec. Microtec, entre autres, a acheté deux fournisseurs bien établis: Zone Internet, de la division Lancité, et Odyssée Internet. Malo Film s'est porté acquéreur d'Accent Internet, Infobahn, Total.net et MegaToon. Internet Global et MegaWeb ont opté pour la fusion. iSTAR pour sa part a acquis sept fournisseurs ailleurs au pays, mais aucun au Québec.»6
Le marché de la téléphonie locale, qui représente actuellement la principale voie d'accès à l'inforoute, est également dans la ligne de mire. Ainsi, le CRTC tient présentement des audiences publiques qui visent à permettre l'entrée d'autres acteurs dans le marché de la téléphonie domicilaire et d'affaires. Ces audiences s'inscrivent, rappelons-le, dans la démarche du gouvernement canadien visant à établir un cadre régissant la déréglementation des activités de radiodiffusion et de télécommunications au Canada. Ce marché apparaît très lucratif et suscite la convoitise de nombreux acteurs. En effet, les entreprises de téléphonie voient passer sur leurs lignes un trafic qu'elles ne peuvent tarifer autrement que par le service de base; les utilisateurs d'Internet sollicitent le système téléphonique plus que les autres usagers par la longueur de leur «conversations téléphoniques» et par leur utilisation des possibilités de communications interurbaines via Internet.
On peut craindre, à plus ou moins brève échéance, d'assister à une augmentation considérable du service de base, voire même envisager l'apparition d'une tarification à la minute d'utilisation, ce qui aurait pour conséquence, non seulement d'affecter l'accès au service téléphonique, mais aussi de rendre l'accès à Internet excessivement onéreux. Les entreprises de téléphonie américaines auraient déjà entrepris des représentations auprès de la Federal Communications Commission en ce sens. La concurrence dans ce secteur n'aura probablement pas les effets escomptés et souhaités. Plusieurs affirment déjà que la déréglementation dans la téléphonie locale, contrairement à ce qui s'est passé pour le marché des interurbains, «se traduira par une hausse significative du tarif. La facture pourrait même doubler.»7
Par conséquent, certaines tendances du marché semblent déjà se dégager: facturation téléphonique à la minute, facturation pour l'accès Internet, facturation pour l'accès aux différents services d'Internet ou de l'inforoute, facturation pour les services d'information à valeur ajoutée, facturation pour les services de formation et d'éducation, facturation pour l'accès à la culture et au patrimoine, etc. Qui pourra alors se payer la société de l'information?
Parmi les infopauvres, on retrouve, outre les individus issus des milieux moins nantis, les organismes populaires et communautaires qui travaillent à promouvoir le développement social de ces milieux. Ces organismes sont encore peu équipés et leurs ressources limitées ne leur permettent pas de consacrer des ressources financières importantes à l'appropriation de ces nouvelles technologies. Pourtant, ils pourraient, eux aussi, s'en servir pour améliorer leur fonctionnement, se faire connaître, renforcer les liens de communications et la concertation entre les groupes, améliorer la vie démocratique de leur association et réaliser des économies. Mais élément plus important, ils ont un rôle crucial à jouer pour contrer les dangers de l'élargissement des inégalités que pourrait engendrer l'inforoute en servant notamment de relais auprès des populations exclues et en leur permettant de s'approprier ces nouvelles technologies dans des lieux qu'elles fréquentent et connaissent.
En effet, par leur enracinement dans les milieux et leur connaissance des besoins de la population, ils pourraient contribuer à développer de nouveaux usages sociaux de ces technologies basés sur des enjeux démocratiques, une plus grande solidarité humaine et une plus grande justice sociale. Que l'on parle de groupes d'alphabétisation ou d'éducation populaires, de centres de femmes, de groupes de défense des droits, de syndicats, d'organismes engagés dans le développement de la main-d'oeuvre, de corporations de développement économique communautaire, etc., tous ces groupes, dont le rôle central est aujourd'hui reconnu dans le développement de l'économie sociale, doivent occuper une place importante dans l'appropriation des nouvelles technologies par la population.
Sur les inforoutes, il est nécessaire de pouvoir circuler sur des voies publiques et de pouvoir entrer dans des lieux publics d'accès à la connaissance, aux savoirs et au patrimoine culturel. L'inforoute ne doit pas servir qu'à circuler ou à regarder des façades sans pouvoir y entrer -ce n'est d'ailleurs pas la promesse qui nous est faite-, elle doit permettre d'aller quelque part, de s'arrêter, de fouiner, de rencontrer d'autres personnes, de communiquer et d'échanger, de se documenter, d'apprendre, de s'informer, d'agir, de développer des projets individuels et collectifs.
L'ensemble des considérations mises précédemment en lumière obligent les décideurs publics à entreprendre d'urgence une réflexion et un débat public sur la mise en place d'un service de base disponible aux usagers des inforoutes.
Nous croyons que ce service devrait garantir:
L'ouverture de points d'accès publics dans les écoles, les bibliothèques 8 , les centres communautaires, etc., et ce, dans toutes les localités et régions du Québec, est aussi d'une absolue nécessité.
Les inforoutes doivent servir à interrelier toutes les légions, les localités et les communautés du Québec. Elles doivent permettre à tous les citoyens de communiquer entre eux et d'échanger. C'est pourquoi, il est essentiel d'encourager et de soutenir la mise en place de points d'accès dans toutes les régions et les localités du Québec. À Montréal, l'ouverture de points d'accès dans les quartiers défavorisés constituerait aussi une priorité. Les écoles, les bibliothèques, les organismes socio-communautaires peuvent servir de points d'ancrage à de telles initiatives. Des expériences d'animation, d'expérimentation, d'éducation et d'appropriation des nouvelles technologies par la population devraient être soutenues. De plus, la multiplication des projets de Libertel devraient être fermement encouragés.
Des programmes de recyclage et de mise à niveau des ordinateurs remplacés par l'entreprise et les organismes gouvernementaux devraient être mis en place pour que les organismes disposant de moyens restreints puissent acquérir des équipements qui soutiennent l'utilisation de logiciels conviviaux.
Notes
1. Ratan, Suneel, « A New Divide Between Haves and Haves-nots?», dans Time, Numéro Spécial : Welcome to Cyberspace, Printemps 1995, p. 25. (Traduction libre)
2. Margot Williams, « Toll Booths Are Popping Up on the Information Highway », dans Washington Post, 17juin 1996, page F33.
3. Newsweek, « Bill Gates construit la nouvelle bibliothèque d'Alexandrie », dans Courrier international, Numéro 300, du 1er au 21 août 1996, p.29.
4. Tom Steinert-Threlkeld, « The buck starts here : Will nanobucks be the next big thing or are we just talking pocket change? », dans Wired, Août 1996, pp. 133-135, 194-197.
5. Robert E. Calem, « PSINet Announces Buyer for Pipeline », dans New York Times, 2 juillet 1996.
Catherine Cavanaugh, « Mindvox, Long Haven for Hackers, Signs Off? », dans New York Times, 13 juillet 1996.
6. Marie-Andrée Amiot, « Qui fera encore surfer parmi les 147 FAI québécois?», dans Info-Tech Magazine, août 1996, p.14.
7. Nicolas Milette, «Bouleversements majeurs dans le secteur des télécommunications et de la radiodiffusion: les tarifs interurbains en baisse, les tarifs locaux en hausse », dans Journal Les Affaires, cahier spécial, 31 août 1996, p. C3.
8. Les bibliothèques doivent également disposer des moyens financiers suffisants pour maintenir notamment leurs abonnements aux publications imprimées, pour soutenir l'achat de livres et poursuivre leurs activités actuelles tout en consacrant des ressources importantes au branchement à l'inforoute, au renouvellement, à l'entretien et au maintien de leurs équipements informatiques ainsi qu'aux nombreux abonnements aux services à valeur ajoutée qu'il leur faudra payer. Les défis consistent « à maintenir les bibliothèques comme institutions centrales d'une société démocratique ainsi qu'à s'assurer que le public ait un accès aussi libre et complet à l'information électronique qu'à l'information imprimée ». Dinitia Smith, « Librarians' Challenge : Offering Internet », dans New York Times, 6 juillet 1996, p.11.
Table des matières
Introduction | 2.Contrôle ou participation des citoyens