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Réflexion et enjeux

Vous êtes ici : Accueil » Réflexion et enjeux » Internet citoyen et démocratie » L'Inforoute québécoise » 4. Vers la mondialisation et la fragmentation culturelle

4. Vers la mondialisation et la fragmentation culturelle

Plusieurs spécialistes prédisent qu'au tournant du siècle, une dizaine d'entreprises mondiales contrôleront toute l'information et la connaissance mondiale1 . Les vastes mouvements d'alliances, d'acquisitions ou de fusions d'entreprises oeuvrant dans le secteur des télécommunications, de l'informatique et des industries culturelles, auxquels nous assistons actuellement, confère à cette prédiction une certaine dose de crédibilité. Cette guerre pour le contrôle des contenus et des marchés a pris des proportions inégalées avec la mise en place depuis quelques années de la convergence technologique et le processus généralisé de déréglementation.

Les États-Unis qui détiennent déjà une avance démesurée sont en train d'occuper quasiment tout l'espace des inforoutes. Malgré la vitalité et le dynamisme des industries québécoises dans ce domaine, nous sentons que le terrain est en train de nous glisser littéralement sous les pieds. Le Québec a mis une bonne partie de ses espoirs dans l'entreprise Vidéotron, et plus précisément dans son projet d'autoroute UBI. On constate, après plusieurs années de préparation, que ce projet n'est «qu'un embryon d'autoroute de l'information»2 . Pour faire de l'autoroute de l'information un levier de promotion et de développement culturel, il faudra revoir de fond en comble les stratégies de développement et les soumettre à la discussion publique.

Situé dans le vaste continent nord-américain, un pays francophone, à faible densité de population comme le Québec, ne peut certes pas compter uniquement sur l'entreprise privée pour se tailler une place significative dans le cyberespace. Sans nier l'importance de supporter le développement d'une industrie nationale dans ce secteur de pointe, nous croyons qu'il faut diversifier nos stratégies et supporter davantage les initiatives privées, comme publiques et communautaires qui innovent et développent des contenus et services à haute valeur ajoutée. Nous avons à cet égard au Québec un potentiel de création et d'expertises sur lequel il faudrait davantage miser. Mentionnons notamment Soft Image, Cerveau, Alix, etc.

La qualité d'abord

L'enjeu, tout le monde le proclame, se situe au niveau des contenus. L'affirmation est juste mais fort incomplète. Dans cet espace interactif de communication sans frontière, la problématique des contenus se pose en des thèmes très différents de ceux prévalant en télédiffusion de masse. Le divertissement commercial omniprésent sur les réseaux de télévision ne présente certes pas autant d'attrait pour les internautes. D'ailleurs les études démontrent que près de 52% des personnes utilisent Internet pour le travail et qu'ils sont à la recherche d'informations et de savoirs pertinents et utiles à leur vie professionnelle, sociale et privée.3

Pour être en mesure d'intéresser les gens d'ici et d'ailleurs, il faudra développer des sites intéressants, riches en contenus informatifs et interactifs, et permettant le développement de groupes de discussion. Des sites de ce genre existent au Québec, mais ils sont encore trop peu nombreux, mentionnons à titre d'exemple le site du journal Voir, La toile du Québec, Savie, l'Infobourg, Québec Science, Libertel Montréal, la CSN, etc. On assiste par contre à une multiplication de sites qui ne dépassent guère le style du dépliant publicitaire. Ce genre de contenu ne retient guère l'attention et n'apporte rien de nouveau. Les divers organismes ainsi que le milieu culturel et médiatique, doivent, à notre avis, éviter de se servir de cet outil uniquement comme une vitrine pour leurs produits. Ils devraient en profiter surtout pour améliorer la qualité de leurs produits et pour diffuser des contenus tels la transcription d'émissions, de pièces de théâtre, d'oeuvres littéraires qui sont du domaine public, d'articles scientifiques, peintures, etc. et ouvrir des groupes de discussions sur des thématiques d'intérêt public. À cet égard, le site de la Société Radio-Canada est fort décevant, il se limite à transmettre de l'information sur les émissions et à inciter le public à faire part de ses commentaires. C'est ainsi, par exemple, que le site du Point Médias ne transmet aucun contenu relatif aux émissions diffusées.

Lorsque l'on aborde le domaine de la politique et des contenus culturels, on ne fait pas uniquement référence aux questions linguistiques et à la création artistique; il faut aussi y inclure tout le domaine de la culture scientifique et technologique, celui du patrimoine et de la culture populaire. Toute politique visant à enrichir les inforoutes en contenus québécois, devra donc nécessairement s'attaquer à la numérisation des oeuvres du patrimoine culturel (au sens large) pour les rendre accessibles sur l'inforoute. Le secteur privé pourrait contribuer à la réalisation de ce chantier d'envergure, il faudra toutefois éviter de leur vendre notre patrimoine pour qu'ensuite ils ne puissent l'offrir qu'aux clientèles solvables.

La multiplication des sources

Dans l'univers des inforoutes, nous passons d'un modèle axé sur la transmission à sens unique à un modèle centré sur la communication horizontale et multidirectionnelle. C'est là que réside le potentiel révolutionnaire des inforoutes. Le caractère interactif de ces technologies fait miroiter les plus grands espoirs en ce qui a trait à la libéralisation de la parole, et à la multiplication des sources d'information. Cette technologie contribuera très certainement à briser le monopole des médias et à faire éclater leur mécanique étriquée de sélection des informations. La démocratie pourrait donc mieux s'en porter.

Il faudra savoir profiter de ce potentiel et encourager, en conséquence, les diverses communautés régionales et locales ainsi que les diverses associations de la société civile à occuper cet espace, à alimenter les inforoutes et à participer par ce biais aux échanges d'informations et à la réflexion collective. Des groupes de discussions et de partages des savoirs pourront ainsi se multiplier et s'ouvrir par la même occasion aux échanges avec des associations qui oeuvrent dans des domaines similaires et qui partagent le même type de préoccupations et de valeurs à l'étranger. Des projets novateurs émergent dans cette direction et ils devraient trouver leur place au Fonds de l'autoroute de l'information.

La langue: un enjeu culturel et économique

Pour prendre notre place sur les inforoutes, il faudra aussi assumer le fait que la bataille se livre aussi sur le terrain du plurilinguisme. Accepter que l'anglais devienne à la fois la langue des communications internationales et celle de l'infouroute, c'est à toute fin pratique abdiquer face à l'hégémonie américaine et à la tendance à l'uniformisation culturelle. La langue, c'est à la fois une arme culturelle et économique, sans oublier qu'elle constitue aussi un obstacle important à l'accessibilité. L'obligation pour les personnes d'adopter une autre langue que la leur pour faire connaître plus largement ses idées et ses productions entraînera forcément, au fil des ans, une érosion constante de l'identité culturelle. Nous parlerons, non seulement de plus en plus en anglais, mais nous penserons aussi de plus en plus en anglais et notre imaginaire collectif sera de plus en plus défini ailleurs.

Cette bataille contre l'imposition d'une langue véhiculaire unique sur l'inforoute concerne non seulement tous les pays de la francophonie, mais l'ensemble des peuples. Nous avons donc intérêt à développer des projets concrets de collaboration avec d'autres pays en commençant par ceux de la francophonie, afin de trouver des solutions concrètes à ce problème. Les logiciels de traduction plurilingues pourraient constituer une des clés permettant d'assurer une circulation plus égalitaire de l'information sur l'inforoute. Il faudra aussi apporter une aide à la traduction des contenus et favoriser le développement de logiciels et d'outils multimédias en français. En outre, on ne pourra certes pas trouver de solutions durables à ce problème sans recherches et études plus approfondies en ce qui a trait non seulement à la langue d'usage mais aussi à l'ensemble des outils permettant de se retrouver dans cet univers éclaté.

Quiconque a navigué sur Internet et le World Wide Web sait que pour trouver de l'information, il faut souvent de l'information sur l'information. Il faut avoir lu sur tel ou tel sujet ou amassé de l'information sur telle association, groupe ou communauté d'intérêts. Il faut des informateurs qui explorent les moindres recoins d'Internet et nous livrent le résultat de leurs recherches. Bien sûr, il y a les outils de navigation et de recherche mais ils sont souvent, malgré les progrès techniques, insuffisants. Par conséquent, il sera de plus en plus nécessaire d'avoir des guides pour jauger la pertinence et la fiabilité des informations recueillies. Il faudra des groupes ou des gens qui donneront de l'information sur l'information, qui proposeront une vision structurée et organisée, qui formuleront des itinéraires de voyage et d'exploration. L'information brute ne fait pas de sens, ne soulève pas de questions, ne développent pas l'esprit critique. Les écoles, les médias et notamment les réseaux publics de télévision pourraient être mis davantage à contribution et constituer de tels guides.

Il faudrait aussi susciter et supporter le développement d'entreprise privées, publiques ou communautaires qui pourraient offrir des services de vigilance, d'animation, de formation et d'appropriation, d'indexation, de recherche et développement.

Nos recommandations

Notes

1. Ben Bagdikian affirme dans son ouvrage The Media Monopoly qu'entre cinq et dix conglomérats finiront par contrôler la quasi-totalité des journaux, des magazines, des livres, des stations de télévision, des archives photographiques et visuelles, des films, des enregistrements sonores et vidéographiques majeurs de la planète d'ici le tournant du siècle. Michel Cartier pense qu'« ultimement, on pourrait se retrouver avec cinq à sept majors contrôlant l'ensemble de l'industrie ». (Qui fait quoi, juin-juillet 1996, p.13)

2. Direction informatique, numéro d'avril 1996.

3. Jean Hugues Roy, « Guide pratique No 2: les 500 meilleurs sites », Québec Science, printemps 1996, p. 12.

Table des matières
3. L'éducation et l'appropriation sociale pour maîtriser l'avenir | 5. Le rôle de l'État

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